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La gourmandise et le savoir

  • Date : le 20 Juil 2005
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Des membres du Comité scientifique de l’Ocha, des chercheurs en sciences humaines, des professionnels de santé, des amis, rendent hommage à Matty Chiva.

Le dernier cri en nutrition, en ce milieu des années soixante-dix, c’était qu’il fallait réhabiliter les féculents (on ne disait pas encore les « sucres lents »). Tout particulièrement le pain, qu’on avait trop longtemps, nous expliquait-on, injustement accusé de “faire grossir”. C’est là, dans un amphithéâtre du CNRS, que je rencontrai pour la première fois Matty Chiva. Nous avions lié conversation et ce personnage m’était apparu malicieux, polyglotte, avec une culture qui s’étendait des humanités classiques au roman policier. J’appris peu à peu qu’il était d’origine roumaine, qu’il avait fait tous les métiers pour payer ses études à Paris, qu’il était devenu psychologue clinicien et chercheur au CNRS aux côtés de René Zazzo, et aussi que, pour y avoir travaillé, il aimait beaucoup le Portugal, son roi découvreur Henri le Navigateur (son totem scientifique) et le bacalhau, mais que, grâce à son épouse jurassienne, il savait aussi faire un très honorable poulet au vin jaune. Il écoutait avec une ironie légère mais bienveillante les interventions présentant les dernières acquisitions de la nutrition. Nous notâmes ensemble que les orateurs qui balayaient du revers de main le plus péremptoire les thèses antérieures étaient souvent les mêmes qui, des années durant, les avaient prônées doctement. Je m’étonnai de l’absence d’autocritique. Il s’étonna de mon étonnement. Décidément, nous avions matière à conversation.

En quelques mois, nous avons entamé plusieurs collaborations. Pour un numéro de la revue Communications dont j’étais chargé, Matty rédigea un article qui synthétisait ses travaux de l’époque sur le « réflexe gusto-facial » chez le jeune enfant. Ce texte (« Comment la personne se forme en mangeant, Communications, 31, 1979) montrait notamment comment une réponse réflexe (le sourire béat qui répond à la saveur sucrée ou la grimace de l’amer) était progressivement « construite » dans le cadre de la relation mère-enfant, prenait sens, était mise en scène lorsque l’enfant tournait son visage vers la mère comme pour lui montrer la réponse expressive que lui inspirait ce qu’il venait de goûter. Nous lançâmes un programme de recherche sur les aversions alimentaires et la néophobie chez l’enfant, l’adolescent et le jeune adulte. Et nous décidâmes bientôt de faire enseignement commun, dans le cadre d’un séminaire de DEA que nous devions tenir à la Maison des Sciences de l’Homme pendant la plus grande partie des années 80. Entretemps, il y eut des aventures scientifiques, pédagogiques et gastronomiques, une longue mission en Inde, nombre de voyages et de colloques, des séances de travail et des dégustations.

A Bombay, en 1982, nous donnions un séminaire dans un département d’une université féminine où l’on menait des recherches sur l’alimentation de l’enfant. La doyenne nous avait ensuite invités à déjeuner. Après quelques semaines de cuisine fort épicée, nous pensâmes ce jour là nous être enfin accoutumés, aguerris en somme, à la brûlure quotidienne du piment et des épices. Au milieu du repas, Matty, enchanté, annonça à la cantonade, avec une certaine fierté, que nous étions désormais parfaitement capables, sans effort, de relever le défi de la cuisine relevée, et que ce repas nous paraissait particulièrement délectable. La présidente de l’Université et nos hôtesses étouffèrent un rire un peu gêné et nous expliquèrent que, pour les Européens, on demandait toujours aux cuisiniers d’assaisonner les plats comme pour les enfants de la maternelle expérimentale …
Les voyages aériens m’avaient dévoilé un aspect inédit pour moi de la biographie de Matty Chiva. Un jour que nous venions de nous installer dans un avion dont j’ai oublié la destination, examinant la fiche de sécurité de l’appareil, il déclara avec son petit sourire malicieux : « Bon. On peut y aller. Ce modèle-là, je sais le réparer ». Il m’expliqua que, ayant quitté la Roumanie au tout début des années cinquante à la faveur d’un de ces cyniques trocs d’Etat dont les régimes totalitaires ont le secret, il était arrivé en Israël, où il avait passé quelques années, suivi une formation de mécanicien d’aviation tout en poursuivant des études supérieures en cours du soir et par correspondance, avant de venir passer ses diplômes de psychologie à Paris. Cette compétence technicienne (« savoir mettre les mains dans le cambouis »), il ne lui déplaisait pas, de temps en temps, de s’en prévaloir auprès de ses étudiants, de ses collègues et de ses compagnons de vol en général.

Dans ce qu’il nous reste des personnes disparues, il y a des séquences animées, le cinéma du souvenir en somme, mais il y a aussi de la photographie : des instantanés saisis au vol et passés au fixateur de la mémoire. Dans l’album de photos de nos parcours communs, académiques, de recherche, mais aussi œnologiques et gourmands, il y a un cliché. Il avait une façon bien à lui, asymétrique, de humer les vins : d’une seule narine, toujours la même (« que voulez-vous, elle est plus fine que l’autre »), l’air gourmand et concentré en même temps, avec toujours cet air de s’amuser énormément. Le petit sourire à la fois jubilatoire et malicieux, l’enthousiasme communicatif, signalaient les choses qu’il aimait – par exemple le Château Chalon et Pepe Carvalho (le personnage du détective désabusé mais gourmand de Vazquez Montalban), la recherche et l’enseignement, les amis et les étudiants.
Le paradis est probablement un lieu où les bons millésimes ont éternellement, à la fois, le goût des bonheurs retrouvés et la saveur inouïe de la découverte. Il est probable, dans ces conditions, que Matty Chiva y a rejoint Jean-Louis Flandrin, qui nous a quittés en août 2001, et que tous deux y trinquent à notre santé.

Claude Fischler, sociologue, directeur de recherche au CNRS, membre du comité de l’Ocha.