Compte-rendus

« Alimentation populaire et réforme sociale » d’Anne Lhuissier, compte-rendu de lecture par Philippe Cardon

couverture de l'ouvrage 'alimentation populaire et réforme sociale'
Si l’augmentation du coût des denrées alimentaires et la conscience qu’il faudrait réformer les modes de consommation des classes populaires sont des sujets qui évoquent pour nous l’actualité la plus récente en France et ailleurs dans le monde, il ne faut pas s’y tromper : dans la seconde moitié du XIXè siècle, se développaient déjà des problématiques très voisines à l’initiative de réformateurs (patrons, juristes, économistes, autorités municipales, représentants du monde agricole …) qui se donnaient pour but d’améliorer l’alimentation ouvrière dans deux domaines d’action spécifique : le secteur charitable et le secteur du commerce des denrées.

Préoccupés par la cherté des aliments, ces réformateurs se focalisent sur les moyens de faire accéder les ouvriers à une alimentation de bonne qualité à bon marché et d’optimiser les budgets alimentaires en luttant contre le crédit, réformes passant par la mise en place d’économats et de cantines industrielles et par le développement de magasins et de restaurants sociétaires. L’ouvrage d’Anne Lhuissier, sociologue, qui a pour titre Alimentation populaire et réforme sociale, est particulièrement intéressant à plusieurs titres comme le souligne le compte-rendu qu’en fait Philippe Cardon pour le site de l’Ocha.

Il montre combien l’alimentation est au centre d’enjeux politiques et moraux : au cœur des préoccupations, le travail des femmes (y compris le travail réalisé à domicile) perçu comme un obstacle à une saine alimentation familiale et comme un motif d’externaliser les tâches culinaires, les consommations hors domicile dans ces fast food avant la lettre que sont les colporteurs, revendeurs, traiteurs et cabarets, l’intempérance ouvrière … On y voit les écarts entre le modèle du « bon mangeur ouvrier » tel qu’il est pensé par les réformateurs (première partie) et la réalité des pratiques alimentaires ouvrières (deuxième partie). Surtout, dans son analyse des matériaux ethnographiques recueillis par Le Play, Anne Lhuissier, retenant cette idée maîtresse de Maurice Halbwachs selon laquelle « les logiques de classe ne sont pas réductibles au revenu », illustre concrètement comment les classes sociales se définissent par les conditions d’existence et de travail, les représentations collectives et la culture.

On voit vivre ces familles au quotidien à travers les trois types de consommation alimentaire ouvrière : le premier se caractérise par une certaine prodigalité et met l’accent sur le bien-être et le bien-vivre, l’alimentation étant le support des relations sociales ; dans le second, la place accordée au travail dans une perspective d’ascension sociale est centrale et l’approvisionnement alimentaire de proximité joue un rôle important dans l’affirmation d’un statut social et de l’engagement dans des relations professionnelles réciproques ; le dernier modèle est un modèle frugal, « vertueux » selon les auteurs des enquêtes, qui se caractérise par l’épargne et le recours aux aliments bon marché. Il est clair que les pratiques alimentaires décrivent, au-delà de l’alimentation, le rapport des familles aux revenus et à la consommation et leur vision du monde et de leur avenir.
Lire le compte-rendu de lecture par Philippe Cardon
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– « Nostalgies du terroir », un texte de Julia Csergo dans Mille et une bouches aux Editions Autrement en partenariat avec l’Ocha. On y voit se développer, dès la fin du XIXè siècle, la peur d’une alimentation industrielle et de la perte des « saines traditions », perte attribuée entre autres au travail des femmes …