Compte-rendus

« Une histoire de l’allaitement », compte-rendu du livre de Didier Lett et Marie-France Morel, aux Editions Lamartinière

Une histoire de l’allaitement
Didier Lett et Marie-France Morel
Editions Lamartinière, 158 pages richement illustrées

Livre d’art et livre d’histoire, cet ouvrage magnifique nous propose de parcourir l’histoire longue des représentations de l’allaitement.

Dès l’époque préhistorique en effet, on trouve des statuettes féminines allaitant un enfant, sans doute associées à des cultes de fécondité. L’Egypte ancienne est particulièrement riche de statuettes, stèles votives ou peintures représentant la déesse Isis, coiffée du disque solaire enserré entre deux cornes de vaches, présentant le sein à son fils Horus. L’Asie mineure, l’Antiquité grecque et romaine sont riches de représentations exprimant la force symbolique de l’allaitement que l’on retrouvera dans le christianisme avec le thème de Maria lactans auquel est consacré le premier chapitre de ce livre.

Le chapitre suivant est consacré aux allaitements extraordinaires et allégoriques : un saint offre généreusement son sein pour sauver l’homme pécheur ou l’enfant abandonné, un vieil homme emprisonné est allaité par sa fille, des saints guérisseurs pour les maladies mammaires … Le lait n’est pas seulement nourricier pour le corps mais aussi pour l’âme, il est le symbole de l’amour divin, de la charité, des valeurs chrétiennes ou romaines.

L’allaitement au quotidien est ensuite analysé dans l’histoire comme dans la période contemporaine, à travers les connaissances, croyances, valeurs et pratiques propres à chaque époque : comment se préparer à allaiter, mise en nourrice ou nourrice à demeure, frères et sœurs de lait, faut-il donner le sein à la demande ou pas, faut-il cacher ce sein ou plutôt le montrer ?L’ouvrage se termine avec une petite histoire des biberons et le constat que l’iconographie de l’allaitement s’épuise au XXè siècle. Pourquoi ?

Entretemps, on aura croisé Hécube, épouse de Priam et mère d’Hector dans l’Iliade, l’encyclopédiste du XIIIè siècle Barthélémy l’Anglais, Ambroise Paré, Rousseau, Madame Victor Hugo, Pasteur et le Docteur Dufour, créateur de la première œuvre de la « Goutte de lait » à Fécamp, entre autres … Des « arrêts sur image » commentés rythment des pages très largement illustrées par ailleurs : Vierge à l’enfant entourée d’anges, Consolation de la Philosophie où le lait symbolise la connaissance, maternités princières ou ouvrières, héros mythologiques et pratiques populaires d’allaitement animal tel ce Saint Gilles allaité par une biche, ou ces grappes de bébés nourris par une seule grande « goutte de lait » …

On frémit devant les excès de « l’élevage scientifique » des bébés américains illustrés par ces recommandations tirées du livre très influent de John B. Watson ( Psychological Care of Infant and Child, 1928) : « Jamais, au grand jamais, vous ne devez embrasser votre bébé. Ne le prenez pas sur vos genoux, ne le bercez pas ! » On préfèrera retenir ce proverbe limousin : « Tant que l’on nourrit, on rit ». Même si ce proverbe fait allusion au statut privilégié de la femme allaitante dans le partage des travaux paysans, les exemples ne manquent pas pour convaincre que le temps de l’allaitement est en général un temps de grand bonheur .

Comme le soulignent les auteurs, les représentations de l’allaitement expriment non seulement les grandes aspirations communes à toute l’humanité mais aussi les constructions sociales, religieuses ou culturelles propres à chaque société. Indispensable à qui veut connaitre en profondeur le présent, le détour par l’histoire permet d’apporter des nuances et de relativiser les jugements face à ce qui reste souvent un enjeu dans un discours politique et qui relève aujourd’hui du choix personnel des femmes.

Un ouvrage exceptionnel. Les auteurs : Didier Lett est maître de conférence en histoire médiévale à la Sorbonne ; Marie-France Morel est spécialiste de l’histoire de la naissance et de la petite enfance. Tous les deux sont auteurs de nombreux ouvrages.