Compte-rendus

La nourriture et nous – Corps imaginaire et normes sociales de Christine Durif-Bruckert, un compte rendu par Geneviève Paicheler

Dans « La nourriture et nous. Corps imaginaire et corps social », C. Durif-Bruckert, psychologue et anthropologue, s’attache à dégager le sens profond de l’anorexie et les enseignements de cette pathologie sur les paradoxes et les contradictions du monde moderne. Pour elle, le processus anorexique incarne « le rêve fou de la modernité », ses dysfonctionnements, et en traduit les souffrances, à force de vouloir, en niant la faim (comme la sexualité, autre part interne de bestialité qu’il faut annihiler) s’élever au-dessus de la condition humaine commune méprisable, de ne pas se soumettre aux règles de la nature. Particulièrement intéressante est la représentation par les mangeurs interrogés de la « géographie digestive » qui caractérise le trajet des aliments dans le corps, leur réception, leur transformation, leur assimilation; la place centrale du ventre avec ses trois organes – estomac, foie, intestin – et le rôle du foie, véritable « surmoi physiologique », perçu comme triant les aliments afin de reconvertir les déchets, comme « contrôleur des frontières », veillant, dénonçant les abus, incitant à la modération.

Mais, comme le rappelle C. Durif-Bruckert, le parcours digestif étant borné en son début et sa fin par deux ouvertures, orales et anales, hautes et basses, du fait de la verticalisation du corps, l’ingestion des aliments s’inscrit dans un processus de civilisation. C’est pourquoi elle dénonce les effets pervers du discours diététique qui entrave la perception d’aliments « bons pour soi » et ceux censés être « bons en soi » et enferme les aliments dans leurs dimensions fonctionnelles sans percevoir leurs dimensions sociales et symboliques. Cette vision purement nutritionnelle participe d’une forme de bio-pouvoir, de disciplinarisation des corps et de ce fait, « enflamme le narcissisme de mort » dont l’anorexie est l’expression extrême, le cas-limite qui éclaire le rapport à l’aliment dans notre société.

Pour lutter contre ce processus qui fait de l’aliment un ennemi contre lequel il faut mener une lutte incessante, obsédante, envahissante, qui mobilise l’activité psychique, C. Durif-Bruckert propose trois pistes : une information plus pédagogique, la prise en compte des récits profanes sur le corps digestif et la prise en compte de l’aliment comme un fait social total. Elle souligne à juste titre que l’information n’éradique pas les savoirs populaires ou les connaissances déjà présentes sur lesquels elle vient se surajouter, parfois dans la contradiction. Or il est important de prêter attention à ces contradictions mêmes, aux interférences dans l’intégration des savoirs. L’auteure les a étudiées dans quatre situations : dépistage du cancer du sein, informations sur l’alimentation dans le presse dirigée vers le grand public, négociation des prescriptions médicales dans la relation thérapeutique, prévention post-natale à domicile.

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Lire le sommaire et la 4e de couverture de l’ouvrage « La nourriture et nous »